(14) Quand le Ciel bouleverse une vie
Le retour du voyage fut pour moi un temps éprouvant et délicat. Mon esprit peinait à revenir au quotidien, tant mon cœur demeurait habité par ce que j’avais vécu. Sans cesse, les images revenaient, douces et brûlantes à la fois, comme gravées en moi. Je portais cette scène au plus profond de mon être, incapable de m’en détacher.
Intérieurement, je revoyais la beauté de la Vierge Marie aux douces fossettes, encore et encore. Elle n’était plus pour moi une figure lointaine ou inaccessible, mais une présence vivante, proche, presque intime. Celle que je priais autrefois avec foi et respect était devenue une Mère qui se tenait devant moi, réelle, attentive, aimante. Elle était là, me souriant avec une tendresse infinie, me consolant dans mes fragilités et surtout me faisant comprendre, sans paroles, combien j’étais aimée. Cette certitude nouvelle ne me quittait plus : je n’étais plus seule et jamais plus la même personne. Vivre une telle expérience mystique bouleverse profondément.
Je reviens soudain dans la réalité ordinaire, un monde bruyant, pressé, parfois dur, où ce qui a été vécu dans le silence et la lumière semble presque impossible à dire. Avec la simplicité de mon cœur d'adolescente, j’ai confié à quelques camarades d’école que j’avais vu la Vierge Marie à San Damiano. Ce qui pour moi était un trésor intime est devenu, pour d’autres, un sujet de moquerie. Les chuchotements ont commencé, les rires aussi, et certaines paroles blessantes résonnent encore en moi. Certains me lançaient : « Alors, tu as vu la Vierge en couleurs ? » Ces comportements m'ont profondément touchée. Je suis même entrée dans une forme de petite dépression.
Celle qui m’avait permis de contempler sa beauté maternelle m'a ensuite laissée dans le silence. Je me sentais seule, abandonnée. Je me souviens lui avoir dit : « Marie, ce n’est pas normal. Pourquoi le Ciel ne donne-t-il pas une notice pour apprendre à vivre après cela ? » J’avais le sentiment que l’on m'avait fait toucher une trop belle lumière et qu'ensuite on me laissait revenir seule dans les ténèbres du quotidien. Je pleurais beaucoup en disant que ce n’était pas juste de vivre une telle rencontre et de me laisser après avec ce vide immense.
J’ai appris par la force des choses que ce qui élève l’âme peut, aux yeux du monde, sembler étrange ou risible. Ce contraste entre la douceur du Ciel et la rudesse du regard des autres rend l’après particulièrement éprouvant. Cela te fait apprendre très vite à garder en soi, avec pudeur et force, ce qui ne peut être compris que par le cœur. Encore aujourd’hui, certaines choses que je vis, je ne les partage qu’avec quelques personnes de mon entourage, et je peux les compter sur les doigts d’une seule main.
Les mois ont passé. Les années aussi. Les épreuves n’ont pas cessé de jalonner mon chemin, néanmoins celles-ci n’avaient plus la même signification. Là où jadis je me sentais seule et fragile, je percevais désormais une présence douce et fidèle, comme une main invisible posée avec tendresse sur mon épaule. Il me suffisait de fermer les yeux pour retrouver ce regard aimant qui m’avait relevée, et mon cœur se laissait alors envelopper d’une paix délicate, semblable à un murmure d’amour venu du Ciel.
Ma prière changea elle aussi. Elle devint plus simple, plus vraie. Moins de paroles, davantage d’abandon et d'actes d'amour que j'offrais à Celle qui est tout pour moi. Je ne cherchais plus à convaincre le Ciel ou à marchander sa clémence, mais à me laisser aimer par lui. Et dans cet abandon, je comprenais que Marie n’était pas venue pour un instant seulement, mais pour demeurer, patiemment, fidèlement, au cœur de ma vie.
Ainsi, au fil des jours ordinaires, entre joies discrètes et fatigues humaines, sa présence restait comme un souffle doux. Invisible aux yeux du monde, mais bien réelle pour mon âme, Marie continuait de me guider, pas à pas, vers une confiance plus grande et un amour plus profond.
