(15) Une nouvelle vie commençait

Un jour, me trouvant dans la cuisine, j’ai entendu mes parents discuter entre eux du budget de la famille. À cette époque, mon père était en invalidité depuis déjà quelque temps. À la suite d’une grave chute, sa colonne vertébrale était très fragilisée. Il avait subi plusieurs opérations chirurgicales et ne pouvait plus travailler à l’usine ni rester debout longtemps. Ma maman, elle aussi, était de santé très fragile. Son anémie de Biermer l’empêchait de travailler. 

Tous deux parlaient avec gravité des charges mensuelles, et surtout du coût de l’école, d’autant plus que j’étais pensionnaire. Je n’ai jamais su exactement combien ils payaient chaque mois, mais avec le recul, je ne serais pas étonnée que cela représente une grande partie de la pension d’invalidité de mon père. Je continuais d’écouter discrètement derrière la porte. Et plus j’écoutais, plus je comprenais combien je leur coûtais cher. Cette conversation gravée dans mon cœur et ne m’a plus quittée.

L’école, j’y allais souvent par obligation, et au lieu de faire tous les efforts possibles pour obtenir de bonnes notes, je préférais m’amuser, parler et ne pas écouter les professeurs. Or ce soir-là, en entendant mes parents, j’ai pris conscience de quelque chose de très profond : eux se privaient de beaucoup pour mon avenir et moi, je me comportais comme une enfant gâtée, capricieuse et parfois égoïste.

Peu à peu, un sentiment de tristesse s’installa en moi. Je venais presque à me détester de ne pas avoir compris plus tôt, pendant ces deux années passées à la maison familiale, la chance que mes parents me donnaient. Car ils espéraient tant pour moi : que je travaille, que je réussisse, que je devienne un jour aide-soignante ou infirmière, comme je le désirais au fond de mon cœur... même si au plus profond, je désirais toujours d'être missionnaire. Et aujourd’hui encore, lorsque je repense à cet instant dans la cuisine, je revois l’amour silencieux de mes parents : un amour discret, fait de sacrifices, mais infiniment grand.

Au fil des semaines qui suivirent cet épisode, une décision mûrit peu à peu dans mon esprit. Je compris que, sur le plan intellectuel, je ne ferais sans doute pas de grands exploits dans ma scolarité, même si je m’étais promis de changer d’attitude et de devenir plus sérieuse et plus assidue à l’école. Je savais aussi que la loi rendait l’école obligatoire jusqu’à l’âge de seize ans, mais qu’ensuite elle ne l’était plus. C’est alors que je fis part à mes parents de mon désir d’arrêter l’école pour commencer à travailler et à entrer dans la vie active. Pour les convaincre, je leur expliquai que, tant que je vivrais sous leur toit, je leur donnerais la moitié de mon salaire, comme cela se faisait souvent à cette époque. Dans certaines familles, on demandait même la totalité du revenu. Mais je connaissais la bonté de mes parents et je savais qu’ils ne m’auraient jamais demandé une telle chose. Ils auraient sans doute simplement souhaité que je participe aux frais de la maison et des repas, mais rien de plus.

Je crois très sincèrement que la décision que j’ai prise ce jour-là n’est pas venue seulement de moi, mais qu’elle a été discrètement guidée par l’intervention de Maman Marie. Depuis l’expérience que j’avais vécue à San Damiano, je n’étais plus la même personne. Quelque chose avait changé au plus profond de mon cœur et continue de me transformer encore aujourd’hui. Mon regard sur la vie s’était transformé. Je voyais désormais les choses autrement, avec plus d’amour, plus de compassion et une sensibilité nouvelle. Une lumière intérieure commençait à éclairer mon regard, un regard plein de tendresse pour mes parents, mais aussi pour chaque personne que je rencontrais sur mon chemin.

Oui, Celle qui m’avait souri, Celle qui m’avait pardonnée, Celle qui m’avait guérie et consolée était désormais une présence vivante et bien réelle. Je savais, au fond de mon âme, qu’Elle ne me quitterait plus jamais. Dans mes choix, dans mes décisions, dans les moments de doute comme dans ceux de joie, je savais qu’Elle serait là.

Depuis ce jour, Marie est devenue pour moi un doux rayon de soleil, qui éclaire ma route, réchauffe mon cœur et me guide pas à pas sur le chemin de la vraie vie en Dieu. Je voulais que tout le monde prenne conscience de cette réalité. Je désirais ardemment que chrétiens et non-croyants comprennent que Marie est vraiment une présence vivante, certes silencieuse, mais pleinement à nos côtés.

Une devise est née en moi à ce moment-là, une devise qui ne m’a jamais quittée. Des années plus tard, je l’ai même gravée sur mon bras : « T’AIMER ET TE FAIRE AIMER ».


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